Projet de film CHEMINS

De Martine Rousset

2006-2009

16mmcouleur

45’ environ

sonore



CHEMINS   est le document cinématographique d’une rencontre , celle d’un texte , d’un paysage et d’un son

Je dis document et non documentaire , à savoir ce que l’image empreinte du cinématographe peut constituer de mémoire et non pas de commentaire .


Le texte est un texte de Julien Gracq : LA ROUTE ( 1970) , éditions José Corti ,

( ci-joint) le récit d’un chemin de guerre , une guerre obscure , opaque , archaïque , qui n’est pas nommée.

Le paysage est une chemin d’enfance : « aux Aresquiers » entre les villes de Sète et Montpellier, un chemin , mille fois parcouru , un chemin passé , présent et futur , le chemin de la plage , à travers vignes et bois de pins , que je trouve toujours plus modeste que dans le souvenir de mon enfance , c’ était alors un chemin aventureux et périlleux.


Aussi un chemin d’hiver , inconnu , gris et pierre , a l’alentour de Nantes..peut être

la fin de la trajectoire , le mutisme de ce texte in-fini .

Et puis un son , le son de ce lieu là , le vent , le Mistral , le vent maître en furie dans les arbres , une voix du temps allant , ici même.


LA RENCONTRE  est celle - ci :


Il y a donc , en premier lieu , ce chemin « aux Aresquiers » . arpenté tous les étés depuis un demi-siècle , le chemin qui va et revient de la mer : un petit chemin vicinal au vieux goudron gris craquelé , bosselé par les racines des arbres : les pins , les cèdres , les cyprés .un petit chemin âpre , parcouru à pied , à vélo , en voiture tous les jours d’été , par tous les temps , depuis toujours.

Une ancienne voie romaine autrefois.

C’est un chemin aimé , un chemin d’enfance et qui le reste

Un chemin de plein vent , de plein soleil où je peux aller les yeux fermés , parce que j’en connais chaque arbre , chaque pierre , c’est ainsi.


Puis , il y a la lecture tardive dans les années 95 , ailleurs , à Paris , de ce texte de GRACQ , un texte , court , mal connu , le récit d’un cheminement de guerre d’une armée fantomatique et imprécise qui va , en déroute peut être , un récit ténébreux plein d’aspérités , de matérialités d’une langue acre , baroque et abrupte, aux rythmes tout en déséquilibres , à bout de souffle .

Lire est alors comme marcher dans des éboulis de cailloux.

Un texte tardif de 197O , faisant écho aux routes de CLAUDE SIMON , celles des Flandres , celles de Georgiques .

Et , il y a une promenade sur le chemin , à la fin d’un été , en plein mistral, contre Le vent à travers bois , et soudain , cette pensée vive ..

"ce pourrait être là" ..et le texte revenu , en mémoire , ici même , en un instant.

Le chemin décrit dans le chemin réel.

Le chemin de guerre , le chemin d’enfance .

Le chemin crépusculaire et le chemin solaire ,

quelque chose de cet écrit s’incarnant dans le paysage,

sans se matérialiser - il ne s’agit pas des mêmes chemins - l’un ne figure pas l’autre.

Comme si l’écrit était dans le paysage , passant ,invisible .

( les écrits courent ils les chemins ? est - ce qu’ils battent la campagne …)

comme si le paysage pouvait en être une inscription éphémère …

rêve borgésien ou pasolinien s’il en est . c’est toute l’expérience du film.

Revient le chemin gris , comme une question ..


FILMER ET ENREGISTRER


Je filme chaque été , depuis plusieurs années maintenant ….

Librement , en super 8 , essayant de lire ce que dit le paysage , comment il parle .

 

Parallèlement , j’enregistre le texte à Paris , l’hiver ,

avec Luc Meichler comme lecteur qui n’est pas un comédien , mais un cinéaste , au mi - voix âpre - au souffle court - à l’intelligence du texte absolue , comme on dit « l’oreille absolue » en musique : question d’amour et de fréquentation de la littérature .La phrase est baroque , dépliée , caillouteuse ; très malaisée à arpenter - on ne reprend pas sa respiration - il n’ y a pas le temps -

on ne s’arrête pas .

Je filme , la lecture en mémoire , le dire du texte en mémoire.

J’arpente, Je piste , je cherche sa place , son passage , sa trace dans le paysage.

A l’écoute du moment , du mouvement , de la lumière , du temps qui va .

Il est là , dans les ombres énigmatiques des pins , la palme noire et rugueuse d’un très vieux cèdre ,à la jointure des ronces et des murs de pierres sèches, à l’interstices des pierres cassées ;

il y circule comme le sang dans des veines invisibles,

Il est dans les nervures des feuille de vignes en plein midi , a contre- jour ,

Dans le crépuscule aveuglant du contre jour_ la lumière de plomb de l’après midi -

Dans la poussière du chemin soulevé par le mistral, le grincement des branches de pins balancées de vent . Il est inscrit - il est à lire - quand bien même quelques secondes - quand bien même un mirage - il est à lire dans le chemin d’enfance , dans « le langage de la réalité « - dans la tombe de pierre grise piquetée de noir lichen , envahie de ronces , noyée sous les aiguilles sèches des pins , d’un ancien maître enterré dans son bois _ dans le goudron noir d’un rapiècement de route…il est à lire

Dans l’invisible du paysage….


Pourquoi là ?

Les textes ont-ils leurs lieux dans le langage du monde ,

Courent-ils les chemins qui les ont fait naître ?

Ils en sont la substance .

Il y a des paysages parce qu’il y a des livres .


Le cinéma peut voir cela : son image porte trace , elle est une mémoire , qu’une deuxième génération d’images ( refilmage ) pourra ouvrir et lire .


Chemin d’enfance et chemin de guerre , paysage et récit dérivent l’un vers l’autre , se trament et se tissent .


Je filme le plus souvent a 9 images secondes , en marchant , sans rien provoquer , sans rien forcer . Je peux ne pas regarder dans le viseur.

Je ne chasse pas . C’est une écoute , l’oeil écoute , c’est peut être cela voir.


 

 

J’ai enregistré aussi , deux heures de vent mistral fou dans les pins ..un jour de folle tempête

 




IMAGES ET SONS



J’utilise une pellicule kodachrome 4O au tournage. C’est une pellicule qui favorise les contrastes , donne des aplats saturés de couleurs - des trous blancs _

des découpes incisives - lisses , travaille précisément les fragments de lumière –

Rien de naturaliste dans ces images . Leur plastique picturale violente et lisse est en contre point des aspérités de l’écrit et de la voix .

On est dans la violence de la matière lumineuse dans ses abrupts , le vert des vignes , le noir des bois , ce qui fait tache , ce qui fait strie , les griffures des aiguilles de pins .. ce qui dans la lumière d’été , fait écho à la ténacité de la langue de Gracq.

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